Avec le report de la Semaine des Primeurs et l’annulation de toutes les dégustations, difficile de savoir à quoi ressemblera le millésime 2019 à Bordeaux. Selon les principaux syndicats interrogés, il serait “remarquable”. Il faudra attendre quelques mois pour en avoir la confirmation.

Traditionnellement, les premières semaines d’avril sont réservées à Bordeaux à la présentation du millésime de l’année précédente en « primeur » afin de le proposer aux négociants et acheteurs du monde entier. Près de 6000 personnes auraient dû se presser dans les chais bordelais la semaine dernière, mais le fameux virus est passé par là, obligeant les organisateurs à reporter l’événement à septembre, au plus tôt.

Même si les conditions climatiques ont joué l’an dernier aux montagnes russes, alternant baisses de températures, gel, canicule et pluies, la qualité des vins de 2019 devrait être à la hauteur des attentes. Selon le traditionnel bilan annuel de l’Institut des Sciences de la Vigne et du Vin de l’Université de Bordeaux, après un hiver très doux et sec, un printemps avec deux épisodes de gel, le vignoble retrouva en juin une floraison homogène. 2019 est considérée comme l’une des plus chaudes années de la décennie, avec de nouveaux records de chaleur en juillet, avec un pic à 41.2°C. Malgré cela, dans l’ensemble, les vignes bordelaises n’ont pas trop souffert du stress hydrique, même si certaines parcelles ont été brûlées par le soleil. Le mois de septembre, sec et ensoleillé, est venu compenser la lenteur de la véraison (le moment où les raisins virent de couleur).

La vendange des raisins blancs (Sauvignon et Sémillon) s’est achevée vers le 23 septembre et celle des rouges début octobre avec de très beaux Merlots, puis les Cabernets qui se sont faits un peu attendre. Dans les Côtes de Bourg, le Malbec a lui aussi profité des bonnes conditions aoûtiennes et présente de beaux arômes fruités-épicés-floraux et des tanins puissants. « Après deux millésimes compliqués par les intempéries (-40% de production en 2017 à cause du gel, et un millésime 2018 marqué par une pression mildiou hors norme), constate le CIVB, le volume 2019 s’établit à 4,9 millions d’hectolitres. » Sur les dix dernières années, c’est toutefois la troisième vendange la plus faible, après 2017 et 2013.

Trois couleurs

De manière générale, ce millésime 2019 est, selon les observateurs, « d’une qualité exceptionnelle pour les vins blancs avec un très bel équilibre, beaucoup de fraîcheur et une belle acidité, grâce à des Sauvignons bien mûrs. Les rosés sont cristallins, fins et fruités, et d’une belle longueur en bouche, tout comme les Clairets, de couleur framboise soutenue. »

Les premières dégustations de rouges « laissent entrevoir un millésime qualitatif et de jolis potentiels. Jeunes, ces vins rouges sont souples, équilibrés et peu alcooleux. Structurés, ils garantissent un bon potentiel d’évolution ».

Idem pour le syndicat de l’Union des Côtes de Bordeaux : « ce millésime s’avère très prometteur en termes de qualité pour les vins rouges comme pour les blancs secs. Plus particulièrement: les vins de Blaye Côtes de Bordeaux offrent de belles structures tanniques, avec des tanins soyeux et pas mal de matière extraite. Un bel équilibre, avec de l’alcool qui se ressent moins à la dégustation, plus de fraîcheur. Des vins qui se garderont bien dans le temps. Ceux de Cadillac Côtes de Bordeaux reflètent par contre un millésime traditionnel aromatique. Le mois d’août a permis aux raisins de murir dans de bonnes conditions. Les nuitées froides ont facilité la préservation des arômes. Les rouges ont débuté leur récolte autour du 15 septembre. Les primeurs dégustés présentent des notes très aromatiques autour des fruits rouges et noirs. Enfin, dans l’AOP Castillon Côtes de Bordeaux, les raisins récoltés étaient bien mûrs, ce qui done donc des vins ronds, sur le fruit, avec beaucoup de matière.

Pour Eric Boissenot, éminent œnologue bordelais, « le millésime 2019 ne ressemblera pas au 2018. La qualité des vins évoque deux mondes qui s’unissent merveilleusement ; une extraordinaire expérience d’assemblage pour une combinaison de matière divine, dense et généreuse délicatement balancée par des tanins serrés et savoureux. Un régal. ». Selon Philibert Perrin, président du syndicat de Pessac-Léognan, « l’équilibres des vins blancs rappelle les meilleurs millésimes de cette décennie, tel que 2014 et 2017 : fraîcheur, tension, pureté aromatique et volume de bouche sont époustouflants de précision. Pour les rouges, le climat a été très profitable à la maturité des cépages tardifs. Cabernet sauvignon et Petit Verdot atteignent une concentration exceptionnelle. Et le Merlot vendangé à bonne maturité offre une grande richesse aromatique tout en conservant fraîcheur et onctuosité. »

Même écho dans les Graves, où selon le syndicat viticole, « les rouges sont dotés d’une matière généreuse avec une belle couleur et des tanins ronds. Les blancs secs, dotés d’une bonne acidité, se révèlent vifs, aromatiques et d’une belle couleur. »

Dans le Médoc

A Margaux, Alexander van Beek, Directeur général du Château Giscours et du Château du Tertre : « les fermentations ont été conduites en “circuit fermé” pour garder tout le potentiel aromatique. Les Merlots offrent une éclatante fraîcheur et de la gourmandise. Les Cabernets s’habillent d’une chair intense alliée à une trame tannique serrée. Le temps fera son œuvre… mais l’appellation Margaux donne avec ce millésime 2019 sa pleine mesure tout en précision et en délicatesse. »

Plus au nord, Basile Tesseron, Président du Syndicat Viticole de Saint-Estèphe regrette que « ce beau millésime n’arrive peut-être pas au meilleur moment », (même si) nous prendrons un immense plaisir ainsi qu’une grande fierté à le consommer et le partager. »

Enfin, pour Ronan Laborde, président de l’Union des Grands Crus de Bordeaux, « le 2019 propose des vins blancs superbes, où les différentes nuances du terroir s’expriment pleinement. Pour les rouges, l’année offre des vins profonds, gourmands, séduisants, d’un très bon potentiel de garde, au sein d’un large territoire qui s’étend des graves de Saint-Estèphe, au nord-ouest, jusqu’aux terroirs argilo-calcaire de Saint-Emilion, au sud-est. Enfin, les vins doux de Sauternes et Barsac présentent des vins savoureux et équilibrés, mais en quantités limitées, du fait de l’apparition tardive de la pourriture noble ».

Marc Vanel, 14/04/20 (paru le 12/4 dans la DH Dimanche)

Photo: Dégustation au Hangar 14 en 2019.