Pour évoquer l’histoire du vin en Belgique, et a fortiori en Wallonie, avant tout, il ne faut pas perdre de vue que notre pays n’a pas 200 ans et que les régions où prospérait la vigne ont été tour à tour, et dans le désordre, françaises, anglaises, germaniques, romaines, espagnoles, etc. Parfois seulement pour quelques années. Ce qui signifie inévitablement des influences successives très diverses et surtout des conflits dont les dégâts collatéraux ont forcément laissé des traces dans les vignobles plantés dans les enceintes des villes ou au pied de celles-ci.

Mais n’anticipons pas et, par convention, considérons dans ce bref historique que les termes « Belgique » et « Wallonie » désignent l’espace géographique que nous connaissons aujourd’hui, même si les faits évoqués remontent parfois à plus de mille ans…

Non, pas les Romains

Contrairement à ce que d’aucuns affirment, même des vignerons belges sérieux, les Romains n’ont pas introduit la viticulture en Belgique. Pour la simple et bonne raison que, jusqu’au IIIe siècle, la culture de la vigne ne dépassait pas la vallée du Rhône. Il fallut attendre l’apparition de variétés de raisins (les cépages) plus résistantes aux conditions climatiques tempérées pour que celle-ci se propage vers le Nord. La vigne remonte alors le Rhône, s’étend en Bourgogne et en Champagne avant de se diviser vers les Flandres et la Grande-Bretagne à l’Ouest, l’Alsace, le Rhin et la Moselle à l’Est.

Joseph Halkin, fondateur du département de Géographie de l’Université de Liège, a réalisé en 1895 le premier, et toujours unique, recensement de la présence de la vigne (HALKIN, Joseph, Etude historique sur la culture de la vigne en Belgique, 1895, réédité par cepvdqa asbl et disponible gratuitement et intégralement en ligne sur www.vignes.be) chez nous et, d’après les premières mentions qu’il a retrouvées dans les textes officiels, la viticulture aurait démarré simultanément Flandre et en Wallonie en l’an 815. A Gand, Huy et à Vivegnis (Oupeye) sur les coteaux de Liège.

Dans les trois cas, il s’agit de l’œuvre de moines qui cultivaient la vigne pour les besoins du culte, dans un premier temps, et par but lucratif ensuite. Selon l’historienne Marie-Claire Chaineux (“Culture de la vigne et commerce du vin dans la région de Liège au Moyen Age”, publication n°65 du Centre belge d’Histoire rurale, Liège, 1981), “l’autarcie économique du haut Moyen Age entraînera l’introduction de la culture de la vigne dans nos régions. Les établissements ecclésiastiques jouèrent, à ce sujet un rôle capital : ce sont eux qui plantèrent les premiers vignobles. Le vin était, en effet, un élément indispensable à la célébration du culte et l’absence ou, du moins la grande difficulté des relations commerciales au haut Moyen Age obligea les églises et abbayes à produire elles-mêmes leur propre vin.”

Le prince-évêque Notger peut être considéré comme le premier promoteur de la viticulture en Belgique

Le prince-évêque Notger peut être considéré comme le premier promoteur de la viticulture en Belgique

L’œuvre de Notger

Si Charlemagne, qui serait né à Jupille ou à Herstal, fut le premier à prendre des mesures qui vont permettre à la vigne de se développer sur les terres de son Empire (Pour plus de détails: GUÉRARD Benjamin, « Explication du capitulaire De Villis » ICI) et si de petits vignobles apparaissent dans la vallée de la Meuse dès le début du Xe siècle, l’un des acteurs majeurs sera le prince-évêque Notger, appelé au trône épiscopal par Otton Ier en 972.

Sous son règne va s’écrire une nouvelle page de l’histoire liégeoise et la physionomie de la ville va être radicalement transformée. Nous sommes alors à quelques années de l’an 1000 et la fin du monde était prophétisée. « Une fièvre de construction », explique Jean Lejeune dans son livre “La Principauté de Liège » (Editions du Perron, pp. 25s), « s’empare du diocèse de Liège. Tours, nefs, chœurs, cloîtres, cryptes transforment les abbayes. Dans les paroisses, des églises de pierre remplacent des églises de bois ». Sous l’impulsion de Notger, six églises majeures et deux abbayes vont être construites en moins de quarante ans à Liège et presque autant de vignobles, surtout sur les coteaux de la citadelle. Toutes les gravures de l’époque et des siècles suivants en témoignent. D’autres abbayes, telles celles de Saint-Hubert ou de Gembloux, possédèrent sur ces coteaux des vignes accordées par Notger.

Mais la viticulture ne resta pas pour autant le monopole des hommes de robe. De riches bourgeois, seigneurs et autres nobles exploiteront des vignobles dans les principales villes du pays, le plus souvent à l’intérieur des fortifications, ou juste en bordure de celles-ci, avant de se déplacer vers les campagnes avoisinantes. La viticulture restera longtemps affaire de ‘bourgeois’, au sens médiéval du terme, les paysans préférant cultiver des céréales ou élever du bétail. Devenue une spécialité de résidents urbains, l’activité va être prise en charge par des corporations et des « Bons Métiers » qui vont gérer la totalité de l’activité, de la plantation à l’élaboration (et la vente) des vins.

On trouve alors un tas de vignobles autour de Liège (jusqu’à Visé au nord et la vallée de l’Ourthe au sud), mais aussi sur le versant septentrional de la vallée de la Meuse entre la Cité ardente et Huy qui est largement exploité par les abbayes de Flône et de Val-Saint-Lambert (Engis, Aigremont – les Awirs, Chokier, Flémalle, Tilleur, etc.).

Aussi à Bruxelles

Si la viticulture se développe principalement le long de la vallée de la Meuse et de ses affluents, on trouve même, au fil des siècles, du raisin à Tournai et à Mons (mais probablement uniquement pour la table et non pour faire du vin), dans la vallée de la Sambre, à Bruxelles, Anderlecht, Forest, Saint-Josse, ou encore dans la périphérie bruxelloise, à la fois dans la vallée de la Senne et la vallée de la Dyle jusqu’à Louvain, Wavre, Braine-l’Alleud, Braine-le-Château, Grand-Bigard.

Côté flamand, la ville majeure sera Louvain qui posséda de nombreux vignobles à l’intérieur de ses remparts et plusieurs pressoirs. Aujourd’hui encore, la région du Hageland (Louvain, Tirlemont, Diest) est celle qui compte le plus de vignerons en Flandre. Les plus anciens témoignages de la culture de la vigne dans le Limbourg belge remontent à 1079, on trouvait en effet des vignes à Hasselt, Saint-Trond, Geel, Herentals mais aussi, et on retrouve donc le ‘pays de Meuse’, vers Maastricht en Hollande. » En Wallonie, trois pôles vont clairement se dégager: Liège, Huy et Namur.

HUY-XVII

Huy, la cité vigneronne
Idéalement placée entre la Hesbaye et le Condroz, entre Dinant et Maastricht et commandant l’accès de l’Entre-Sambre-et-Meuse, la ville de Huy est rapidement devenue une place de commerce importante. Si ses activités principales sont la métallurgie, le cuir et la draperie, la cité de l’étain aurait compté trois vignobles déjà en 830 “sur un des versants du promontoire rocheux qui s’élève au confluent de la Meuse et du Hoyoux, promontoire qui servit de tout temps de socle au ‘château’ de Huy” (cf. Jean-Marie PLANCQ, Le vignoble hutois : mille ans d’histoire” in “Huy, la cité vigneronne”, ouvrage collectif, Crédit communal et Ville de Huy, 1992, pp. 32-33).

Vers 980, Notger, décidément fort actif en ce domaine, fit donation d’un vignoble aux membres d’une abbaye hutoise chargée d’abriter les lépreux : le vignoble des “Grands Malades” va devenir le plus important vignoble de Wallonie jusqu’en 1616, date à laquelle le vignoble va être « aliéné », c’est-à-dire morcelé et revendu en parcelles aux particuliers, généralement les notables de la ville. Avant cela, la viticulture hutoise connut un développement incroyable avec, par exemple, en 1598, une production de 300.000 litres de vin pour une année considérée comme « maigre », son vin de « briolet » en était sa renommée (Cf. DUBOIS René, La ville de Huy au XVIIIe siècle », Huy, 1895, p. 77).

Notons encore que le plus ancien vignoble de la vallée de la Meuse serait celui d’Amay, à la sortie de Huy, dont l’existence est citée dans un testament datant de l’an 634 où il est fait allusion de vignobles de la Moselle qui doivent retourner à la basilique d’Amay après le décès de son propriétaire. Si l’existence de ce vignoble n’a pu être clairement établie, l’arrivée de la viticulture dans la vallée de la Meuse par la vallée de la Moselle est l’hypothèse la plus vraisemblable et doit être privilégiée pour établir l’origine de nos raisins.

Carte des vignobles ayant existé à Huy entre 1300 et 1600

Carte des vignobles ayant existé à Huy entre 1300 et 1600

NAMUR-BULEY

Dans le Namurois

Du Ve au Xe siècle, le comté de Namur faisait partie du Saint-Empire avant de s’émanciper de la tutelle des Carolingiens. Il comprenait, outre Namur, les villes de Charleroi, Givet, Bouvignes, Mariembourg et Fleurus. En 987, l’abbaye de Gembloux se mit sous la protection de l’église de Liège et donc de Notger, qui, en échange, lui donna le village de Temploux ainsi qu’une vigne située “en Bulley” à la Plante à Namur.

Et c’est précisément là, mais près de 25 ans plus tard, que va se développer le vignoble du Buley, le seul qui “durant le Moyen Âge et l’époque moderne, fit l’objet d’une exploitation plus intensive à l’origine d’une production de vin objet de commerce. (…) Les flancs bien exposés et le sous-sol schisteux en font un endroit adapté. Le site est en effet à l’abri des vents dominants d’ouest et du nord. Son temps d’ensoleillement crée un microclimat relativement propice à la culture de la vigne et à la maturation du raisin” (cf. Emmanuel Bodart, “Vinea nostras in Bulleyo, historique de la production locale et du commerce de vin à Namur du Moyen âge à la fin de l’Ancien Régime”, in “Vin blanc, vin clairet, vin vermeil – Vignes et vin en vallée mosane du Moyen âge à nos jours”, catalogue de l’exposition homonyme de la Maison du patrimoine médiéval mosan, avril-novembre 2010, Cahiers de la MPMM n°3, Bouvignes – Dinant, 2010, pp. 53-63).

En 1421, n’ayant pas d’héritier direct, le comte Jean III de Dampierre vend le comté en viager à son cousin, Philippe de Bourgogne, dit Philippe le Bon, qui n’a alors que 20 ans. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, le passage sous domination bourguignonne n’a eu aucun impact sur la viticulture namuroise, et a fortiori, wallonne, le prince et duc de Bourgogne renforçant au contraire le rendage (les vignes sont louées à des bourgeois sous réserve d’en “rendre » une partie du profit tiré de la production) de ses vignes du Buley et de la Plante. Namur devint progressivement la plaque tournante d’un important commerce de vins en provenance essentiellement de Bourgogne et de Champagne qui, remontant la Meuse, étaient expédiés vers Bruxelles, Mons ou le nord du pays.

D’autres vignobles furent exploités dans la vallée de la Meuse, notamment entre Givet et Namur, aux coudes du fleuve essentiellement : Hastière, Waulsort, Anseremme, Dinant, Bouvignes, Leffe, Profondeville, Jambes, etc. Dans la vallée de la Sambre, des vignes furent plantées notamment à Floreffe, Moustier-sur-Sambre, Salzinnes-les-Moulins, Clermont, Flawinne, etc.

Les causes du déclin

Sans pouvoir développer en quelques pages douze siècles d’histoire, on peut sans conteste établir que de l’an 1000 à 1600, on trouve donc des vignobles sur les deux rives de la Meuse ainsi que dans d’autres vallées, comme celle de l’Ourthe notamment. Chaque ondulation, chaque pente, chaque coteau, pourvu qu’ils aient un minimum d’ensoleillement, furent exploités. Par les hommes d’église ou par des bourgeois qui avaient les moyens de s’offrir le matériel très onéreux pour cultiver et vinifier le raisin (cépages, poteaux, fils, etc.). Les paysans, dans les campagnes, préféraient quant à eux élever du bétail ou développer des cultures plus rentables.

Aucun témoignage, ou alors si infime, ne permet de se rendre compte de la qualité des vins produits à l’époque, ni des cépages utilisés, même si sans doute d’origine allemande. Le vin de l’époque, tantôt épais comme de la mélasse, tantôt aigrelet, était considéré comme une alternative aux vins français et allemands et était surtout bu localement. Un régime de taxe plus favorable leur était d’ailleurs souvent accordé afin d’en favoriser la consommation.

Au début du XVIIe siècle, les vignerons belges vont être confrontés à la rude concurrence de la bière qui, à son apparition, s’appelait d’ailleurs… « vin d’orge », mais ce ne sera pas l’unique facteur de déclin de la viticulture wallonne.

Le plus important d’entre eux est sans conteste l’évolution des villes. Les vignes étant habituellement plantées dans l’enceinte de la cité, celles-ci seront les premières sacrifiées au profit de la construction de nouvelles habitations. Déplacés dans un premier temps à la sortie de la ville, les vignobles ne résisteront pas longtemps à l’expansion urbanistique. Puis, les éléments naturels bien sûr. Le climat n’a jamais été clément dans cette partie de l’Europe et l’époque a été marquée par une longue phase de refroidissement que les climatologues appellent la « petite ère glaciaire ». Celle-ci s’étire de 1350 à 1850 mais s’est surtout fait ressentir au début du XVIe siècle avec une succession de récoltes désastreuses de 1511 à 1524 notamment. De quoi effectivement refroidir les plus audacieux. Certains auteurs, tels Jopken, Halkin ou Martens, soulignent toutefois la similitude des climats entre la vallée de la Meuse et de la Moselle et prétendent même que certains de nos coteaux étaient mieux exposés qu’au Grand-Duché du Luxembourg ou qu’en Rhénanie.

L’amélioration progressive des moyens de communication favorise également l’arrivée des vins français ou allemands dont le bouquet s’avère bien souvent meilleur de les vins locaux. Le vin de nos ancêtres est jugé rude et sert souvent plus comme verjus pour agrémenter les sauces que comme breuvage digne de ce nom. Enfin, les guerres. Comme certains s’acharnent à prétendre que le raisin est arrivé chez nous avec les Romains, d’autres prétendent que sa disparition est due au passage des soldats de Louis XIV qui auraient tout piétiné avec leurs grosses bottes ou encore à une décision de Napoléon de faire arracher tous nos pieds par souci de protectionnisme. Aucune de ces deux thèses ne tient toutefois la route et personne n’a jamais apporté la moindre preuve à ces allégations. Il suffit de consulter des cartes de Huy avant et après le passage de Louis XIV (qui a quand même assiégé la ville sept fois entre 1674 et 1705) pour se rendre compte que rien n’a changé. D’après Denis Morsa, la superficie des vignobles de Huy vers 1680 est d’environ 75 hectares et la production moyenne annuelle était de 182.000 litres (MORSA Denis, Vin et vie économique à Huy durant les guerres de Louis XIV (1670-1690), Annales du Cercle hutois des Sciences et Beaux-Arts, tome XLVIII, 119e année, 1994, pages 65 à 102). Mais il est clair que le siège d’une ville, avec déplacement massif de troupes, incendies et autres bombardements, ne se fait pas sans laisser de séquelles et il n’y a pas de raison que les vignobles aient échappé à ces dégâts collatéraux.

Dans un autre registre, quelques années plus tard, la Révolution française entraîna la fermeture des monastères et la vente de leurs vignobles. Tous ne furent pas rachetés et furent alors réaffectés à d’autres cultures. Même si aucun de ces arguments n’a prévalu, le XVIIIe voit véritablement le déclin de la viticulture en vallée mosane. Des tentatives de reconstruction seront toutefois menées dans la Belgique naissante avec l’instauration en 1833 d’un vignoble-modèle (qui tiendra jusqu’en 1842) ou la création d’un cours de viticulture à l’Ecole moyenne de Huy en 1895, mais en vain. La vigne connaîtra alors un certain renouveau mais sous serres et donc pour la table.

Le vin du début du XXe siècle n’a plus qu’une valeur culturelle et symbolique. Les derniers vignerons résisteront jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et il faudra alors attendre les années 1965 pour que la viticulture renaisse en Wallonie et les années 2000 pour que le redémarrage soit significatif.

Texte paru dans « Vins d’artisans en Wallonie », Racine, 2015.